André Delalande

« Allez au Liban, pour enseigner à une jeunesse avide de savoir, de savoir-faire et de réussir ! »

  

Par Adeline Georges-Khouri

Frère André est né en 1918 dans une famille nombreuse en Normandie (au nord de la France). Sa famille était très pieuse. C’est à l’âge de 11 ans, tandis qu’il faisait partie de la chorale que Dieu est venu l’appeler. Une lettre d’un Frère Mariste (alors directeur d’une école au Liban) a été envoyée à ses parents ainsi qu’à d’autres familles nombreuses leur demandant s’ils accepteraient envoyer un de leurs enfants au Proche-Orient. Les Maristes proposaient de nouveaux horizons pour leur apostolat, ils étaient à la recherche de nouvelles vocations qui seraient prêtes à venir en aide aux Chrétiens d’Orient (Liban et Syrie) et accepteraient de venir travailler dans les écoles Maristes. Après une réflexion profonde avec ses parents, de plusieurs années, l’enfant maintenant âgé de 15 ans prononce un oui définitif à l’invitation du Seigneur et c’est dès ce moment que sa vie religieuse commença. D’ailleurs il se posa toujours cette question : « Pourquoi le Bon Dieu est-Il allé me chercher là ? »,  mais il préféra faire confiance aux plans de Dieu. C’est alors que sa mission d’enseignant débute dans un pays lointain qu’est le Liban ; il s’est documenté, avant son voyage, découvrant une Terre Sainte où les contrées Maronites étaient en détresse depuis de longues années à cause des anciens colonisateurs.

Le Liban connu différentes occupations comme celles des Omeyyades, des Mamlouk (pendant 300 ans) et enfin de l’empire Ottoman (durant 500 ans) qui avaient anéanti politiquement et physiquement (la famine) le pays, privant la jeunesse d’un accès à l’éducation.

Ce n’est qu’à partir de 1920, que le Liban accéda peu à peu à l’éducation mais sans passion et préoccupation d’y jouer un rôle politique défini. C’est grâce à la présence française, qui a rétabli l’ordre, que des écoles ont pu reprendre pour fournir à la population libanaise un niveau intellectuel acceptable. Il y avait donc un vrai besoin d’éducation ; les premières écoles modernes sont apparues au Liban (dont les écoles Maristes) en 1920, à cette époque le Liban était assez modeste et les écoles dépendirent directement des villages jusqu’à la fin de la 2eme guerre mondiale en 1950.

A partir de 1950 est née chez les Libanais cette préoccupation d’appartenir à une classe sociale et politique afin d’avoir une identité. Il y eu donc un besoin d’instruction grâce aux autocars qui ont amené des élèves de plus en plus nombreux. Les Frères Maristes ainsi que quelques autres écoles Catholiques et en particulier le frère André permirent de faire de Byblos une petite ville intellectuelle. Le Frère André redonna à Byblos sa valeur d’autrefois. Il se mis à étudier l’Ancienne Phénicie pour répondre aux besoins des jeunes qui recherchaient une connaissance fière de leur passé  et devint un expert de l’archéologie libanaise. Il devint un spécialiste du site de Byblos à Jbeil, une ville sur la côte Libanaise au Nord de Beyrouth, qui est une des plus anciennes villes habitées sans interruption dans le monde (ils y ont de découvert au de nombreuses périodes d’occupation depuis les temps préhistoriques jusqu’aux conquêtes arabes). C’est à Byblos que l’alphabet phénicien, inventé il y a 3000 ans, est devenu l’ancêtre de quasiment tous les systèmes alphabétiques modernes qu’on utilise de nos jours. Le Frère André collabora à plusieurs projets concernant la ville et organisait des visites sur les sites avec ses élèves qui étaient ravis d’explorer leur histoire.

Frère André explique que c’est dès l’année 1900, que les Maristes, installés dans la région de Jbeil, avaient un but, celui de rétablir l’éducation pour une population anéantie par l’occupation des Ottomans. Il va falloir de nombreuses années pour l’amener à atteindre un certain niveau intellectuel afin de pouvoir communiquer avec d’autres pays et à s’engager dans d’importantes conversations. Le Frère André a donc vécu et contribué à ces différentes phases de l’évolution intellectuelle libanaise auprès des jeunes.

Pour reprendre le déroulement de la vie du Frère André, il est arrivé en 1934, à 16 ans au Liban et commença à étudier pour décrocher son bac, c’est ensuite seul qu’il doit continuer ses études à Beyrouth (à cette époque il n’y avait pas de vrais professeurs) pour obtenir sa licence dans cette ville et commence l’enseignement en littérature dans les classes du lycée. Il continue en parallèle ses études personnelles et va se rendre à Lyon en 1947 où ses études vont être reconnues comme équivalant à plusieurs licences !  Il obtint donc trois licences en même temps dans les cours qu’il enseignait déjà : en Lettres, Philosophie et Histoire. Le Frère André était donc bien conscient de ses talents intellectuels et les a bien développés pour pouvoir les mettre au service de sa « mission libanaise » vu qu’il est revenu enseigner au Liban et fut même décoré en 1958, par le Président de la République  Libanaise, le général Fouad Chehab (lui-même ancien élève Mariste) qui lui remit la Médaille des Connaissances : premier degré. Frère André avait une grande vision pour le Liban et voulait lui rendre sa dignité restant ainsi fidèle à sa mission Mariste au Liban. Chaque matin, Il renouvelle son action de grâce pour les attentions de Dieu à son égard, et remercie Jésus et Marie pour tout ce qu’il a pu vivre et attester des dons reçus et partagés. Par la suite, comme le décrit le journaliste Sylvain Thomas, « il a été, tour à tour, directeur de l’ancien Collège des frères maristes à Jounieh, professeur de philosophie, de littérature française et de langue française, maître d’internat, surveillant, animateur, conseiller, conférencier, parfois directeur spirituel. Comme on le voit, il a plus d’une corde à son arc. ».     Il a même élargi son champ d’action à la Syrie (de 1977 à 1980) où il est allé enseigner et représenter une école brillante. Par ailleurs, son courage et surtout sa persévérance et sa confiance totale en Dieu se reflètent dans le fait qu’il n’a jamais cessé sa « mission libanaise » d’enseignement auprès des jeunes même durant l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire du Liban, celle de la longue guerre civile (de 1975 à 1990) et il s’appliquait à traiter tous les élèves (Chrétiens et Musulmans) d’une manière égale et attentionnée.

Même à l’âge de la retraite, il est devenu coordinateur et conseiller provincial, mettant au service des autres toute son énergie, ses connaissances et son expérience pour continuer à remplir sa mission. Il est constamment à l’écoute des autres, partageant ses connaissances historiques et théologiques, il avait et a toujours un apostolat très actif auprès de ses élèves, des laïques et des experts recherchant la vérité Biblique. Il n’a pas jamais cessé d’aider les professeurs en classe, de rejoindre les enfants pendant les récréations et aussi de se dévouer auprès des Frères âgés et malades les accompagnant jusqu’à leur passage dans la Vie Eternelle.

J’ai eu la chance incroyable de le rencontrer, à l’âge de 101 ans, toujours autonome, chaleureux, souriant et faisant preuve d’une excellente mémoire. Le Frère André continue toujours à vivre et à œuvrer au Liban qui l’a adopté. On ne peut s’empêcher de remarquer la présence de Dieu qui lui donne ce rayonnement incomparable.

Dans la vie Mariste, Frère André est considéré comme un pionner de l’apostolat et de la vie en communion dite fraternelle, le peintre et humaniste Joseph Matar le décrit comme étant : « un monument vivant où souffle l’Esprit divin, un génie créateur, respirant l’amour, la bonté, la générosité, le sourire, l’idéalisme, la Sainteté… une université ambulante ; à lui seul, il résume un ensemble de facultés ; il aborde avec maitrise tous les sujets… Bible, Histoire, Poésie, Littérature, Philosophie un être universel, un vrai moine, un frère Mariste dévoué, rayonnant de jeunesse tel un Soleil parmi les astres, une invitation à la Sainteté, au futur à l’Esprit. »

Lorsqu’en 1934 Frère André commença à enseigner les petits (des gens très simples), les Frères Maristes s’intéressaient particulièrement aux jeunes des milieux de classes moyennes (les provinces, petits villages et campagnes du Liban) qui devaient s’ouvrir à des orientations nouvelles, refusant d’ouvrir des écoles dans la capitale Beyrouth. Cela pour éviter les « bourgeois » et ne pas atteindre les classes élevées, préférant jouer un rôle beaucoup plus commun et développer une région modeste avec une histoire très riche. Cela n’a néanmoins pas empêché les écoles de former un futur président de la République Libanaise (Fouad Chehab) et un patriarche Maronite (Nasrallah Boutros Sfeir).

Sa simplicité, modestie, générosité, enthousiasme, patience, douceur  et authenticité sont de belles qualités qui lui permettaient de savoir transmettre le savoir et de répondre aux questions des élevés. Il dévoile le secret de sa mission réussie : « j’ai compris que pour éduquer, il faut aimer bien sûr et avant tout, mais aussi être présent et patient ».

 

Son Humilité Fraternelle était telle qu’il s’oubliait soi-même et qu’il ne pensait qu’à servir ses confrères et les jeunes autour de lui car comme le dit Jésus : « La moisson est abondante et peu nombreux sont les ouvriers ».

Sa principale motivation était d’abattre l’ignorance et d’ouvrir de larges horizons dans les domaines de l’éducation et de la religion. Frère André, un lutteur intellectuel savait attirer l’amitié avec ses collègues et élèves d’où son rôle vital auprès de ces jeunes Libanais à peine sortis de plus de mille ans d’occupation étrangère. Pour les encourager et pour faire sortir l’homme de sa déchéance, son arme était l’éducation et sa motivation était telle qu’il l’exprime ainsi : « Il faut se battre pour l’homme afin de l’ouvrir à Dieu ». Frère André a donc vécu et contribué au renouveau intellectuel pendant près d’un siècle, au Liban qui s’est développé dans leurs écoles, qui sont passées de 250 élèves jusqu’à environ près de 2000 élèves à Jbeil/Byblos de nos jours.